se retrouver
Le silence n’avait jamais fait peur à Tinek.
Au contraire.
Mais ce soir, le silence a le goût âcre de l’absence. Même son cœur bat en sourdine.
De peur de réveiller une très et trop vieille blessure.
Cicatrice jamais complètement refermée.
La mort est la compagne de tout chercheur de vérité, ne cessait de lui répéter l’Ange.
Des années après cette phrase prend enfin tout son sens.
De vérité il n’y a point.
Chercher la vérité, c’est fuir la vie.
S’enfermer dans des sécurités qui n’existent que dans nos têtes.
Utopie.
Totale.
Chaos et spontanéité, ça c’est la vie.
Elle est partie sans lui dire au revoir.
Juste un geste de la main et des yeux embués de larmes.
Pas un mot.
Immobile du dedans et au dehors, il l’a regardée partir.
L’ombre a immédiatement pris possession de lui de toute la démesure de son inertie.
Laisser faire.
Etre.
Et s’en contenter.
Ne pas oublier.
Rien.
Brasser tout cela dans un flot de larmes et rire de ses chagrins dérisoires.
Ne rien renier.
Elle est partie sans lui dire adieu non plus. Doit-il s’en réjouir ? Il porte en lui tout ce qu’ils ont vécu de beau.
Et elle ?
Qu’importe. C’est à elle.
Vivre sans l’entendre. Sans la voir. Sans la toucher. Sans la respirer. Sans la caresser. Sans la goûter. Sans sa peau sur sa peau. Sans la lumière de ses yeux. Sans ses rires. Sans son sexe. Son odeur. Sa saveur. Son nectar. Sa chaleur. Sa beauté. Sa bonté. Sa grâce. Sans elle…
L’oublier ? Impossible. Elle est son sang. Ses plus belles couleurs. Ses beautés du monde. Sa lumière et ses ténèbres. Ses plus beaux désirs. Ses plus grandes envies. Sa dresseuse de sexe. Sa folie douce. Sa plus tendre chaleur. Sa muse.
Elle est partie de lui un soir de printemps sans qu’il s’y attende. Comme ça. Comme une feuille d’automne. Il gardera d’elle l’éclat de sa beauté, rayon de lumière d’été dans le ciel gris de sa vie avant elle. Il gardera ses mains, les siennes et les siennes. Les unes dans les autres. Entrelacées. Branches de l’arbre de l’amour. Ses grandes mains d’un autre monde, celui de la douceur et de la tendresse. Il ne regardera plus jamais une femme sans penser à elle. Parce qu’elle fut la première. La première à entrer dans son cœur pour y déposer ses douceurs. La première à ouvrir ses cuisses pour offrir le chemin d’éternité de son sexe magnifique promesse de mille éternités plaisir.
Il se caresse souvent le soir. Et le matin. Et la nuit quand le sommeil lui refuse le monde des rêves. Il s’entraîne à jouir en pensant à une autre femme dans des scénarii tous plus fous et érotiques les uns que les autres.
Impossible !
Elle est là tout le temps.
Des larmes coulent de son sexe parfois. De détresse. De solitude. De désespoir. De folie. Folie d’elle. De son corps. De sa peau. De ses odeurs…
Chut ! Se calmer. Ne plus songer à elle. L’oublier. Essayer. Quoiqu’il en coûte. Même si ça fait mal. Parce que ça fait encore plus mal de la savoir si près et si loin. Peur de la croiser. Un jour. Un soir. Un matin d’espoir. De tout raviver. N’existe-t-il pas des êtres qui vivent avec des blessures jamais cicatrisées ? Il sera de ceux-là. Oui ! Il le décide.
Là.
Maintenant.
Parce qu’il ne pourra jamais l’oublier. Ce serait comme vouloir vivre dans les ténèbres pour toujours.
Etrange rencontre.
Tout à l’heure.
Une femme.
Une autre.
Très belle.
Avec sa fille.
Une femme qui lui dit avec ses yeux qu’elle veut le revoir. Ce que ses lèvres finissent par formuler.
D’accord.
Il se demande comment il a pu dire ce mot.
D’accord.
Ne vient-il pas de trahir sa bien-aimée ? Il s’en veut.
Et pas.
Et puis rien ne dit que cette femme confirmera son invitation.
Respirer. Tranquillement. Doucement. Une main sur le cœur. L’autre sur son ventre. Elle est partie. Une autre peut bien prendre la place. Pourquoi pas ? Mais comment fera-t-il ? Il n’en a toujours déshabillé qu’une. Il ne saura pas. C’est sûr. Imaginer. Cette femme dans ses bras. Et lui dans les siens.
Long frisson dans le dos.
De plaisir ou de peur ?
Les deux.
Avec un soupçon d’envie.
Enfin croit-il… il faut bien se consoler de l’absence de l’être aimé.
Ou devenir fou.
Parce que comment vivre quand celle que l’on aime n’est pas là ?
C’est une réponse que Tinek ne trouvera jamais.
Il le sait.
Il cherche quand même. C’est plus fort que lui. Que pourrait-il bien faire d’autre ? A-t-il le choix ? On a beaucoup de choix dans la vie mais pas celui d’oublier. On peut en avoir très envie. Ça ne veut pas dire que l’on va y arriver.
Il est des sentiments bien plus forts que nous dans le monde de nos cœurs.
Alors il fera avec.
Cette cicatrice.
Là.
Dans sa tête.
Dans son cœur.
Dans son âme.
Dans sa chair.
Son sexe. Ce bout de bidoche qui pendouille depuis qu’elle a disparu.
Se tirer une balle.
Y songer.
Le soir.
La nuit.
Le matin.
Mourir… mettre un terme à toutes ces souffrances.
Mais… et si elle revenait ?
Tout est possible.
Toujours.
Il est rentré à l’intérieur de lui un soir d’hiver plus chaud que les autres.
Un soir de présence lumineuse.
Au-dedans. Comme au dehors.
Il est rentré chez lui.
Enfin.
Après des années d’absences.
Après des années d’errance.
Enfant prodigue.
Il s’est attendu si longtemps.
Portes ouvertes. Fenêtres entrebâillées. Toit en piteux état. Fuite à tous les étages.
Qu’importe.
Il est rentré chez lui. Rien d’autre ne compte.
Que ce moment de grâce.
Il a retrouvé sa chaleur.
Remplie de la chaleur de l’autre.
Il a retrouvé son nid.
Son chemin du dedans.
Un soir de printemps plus chaud que tous les autres.
Il est rentré chez lui.
Après des années d’absences.
Il a vu ses vraies couleurs.
Oubliées.
Mais tant de fois aperçues dans les regards des autres.
Il a entendu sa propre musique.
Et ses doigts ont retrouvé le chemin des accords.
Classique.
Blues.
Jazz.
De là-bas et d’ici.
De si loin parfois…
Il a goûté à tout ce qui l’habite.
Désirs.
Peurs.
Joies.
Folies.
Ventres.
Sexes.
Idées noires et bleues.
Jaunes aussi.
Parfois…
Il a senti des parfums d’enfance à portée de mémoire.
Des effluves sans noms mais évocatrices d’images.
Il a touché du cœur.
Après des années en périphérie.
Enfin.
Puis il a fermé les yeux, dans un ultime geste de bienvenue chez lui.
Là.
Au-dedans.
Au plus profond.
Et il a vu des paysages magnifiques nés de tant de vies, de rencontres, d’amour pas toujours ressenti mais toujours nourrissant.
Oui. Il a vu.
Là.
Tout au fond de lui.
Un puits sans fond.
Un puits d’amour.
Alors il n’a plus jamais eu peur.
Jamais.
Ou presque.
Il s’aime tant.
Sans limites.
Sans attentes.
Dans une joie si intense
qu’elle le brûle de rire.
Souvent…
n'oubliez pas de prendre tendrement soin de vous et de dire je t'aime à tous ceux que vous aimez....